J'entends souvent comme argument de la part des pro-chinois, ou pro-olympiques, qu'il ne faut pas mélanger sport et politique.
Faisant des études dans le milieu et ayant reçu un enseignement portant sur l'instrumentalisation du sport au profit des Etats, et de la politique, je me propose donc d'amener ma petite pierre au débat.
La neutralité du sport relève du mythe. Ses chantres défendent la conception d'un sport pur, vecteur d'amitié entre les peuples, une entité qui se placerait au dessus des Etats, des conflits, des haines.
Naissance du sport :
A l'époque de l'antiquité le sport était un moyen ludique de s'aguérir en tant qu'homme et de divertir.
Le sport était donc "un système institutionnalisé de pratiques physiques, compétitives, codifiées, réglées conventionnellement, dont l'objectif avoué est sur la base d'une comparaison des performances, de désigner le meilleur concurrent (le champion) ou d'enregistrer la meilleure performance (le record)".
Le développement du sport :
La diffusion du sport va accompagner le développement du capitalisme et de son mode de production. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, le sport se propage dans les principaux ports d'Europe avec la présence des navires anglais (par exemple Le Havre est le premier club de football français). Il se diffuse aussi avec les étrangers qui effectuent leurs études dans des grandes écoles britanniques.
Ensuite beaucoup de pays colonisés par les grandes nations européennes (en premier lieu la France et la Grande Bretagne) seront touchés par ce phénomène. L'impérialisme qui vise à faire triompher la conception occidentale du monde contribuera à la diffusion massive du sport.
Naissance de l'utilisation politique :
Dès la fin du XIXème siècle, certains individus, partis ou Etats utilisent le sport pour conforter ou développer leurs conceptions politiques et idéologiques.
Le baron Pierre de Coubertin voyait dans la restauration des Jeux Olympiques en 1896 un moyen de mettre en pratique ses conceptions très aristocratiques de la société et ses positions nationalistes (5). Au fil des années, les Jeux Olympiques prennent de plus en plus d'importance. Dans la société européenne de l'entre-deux-guerres, le sport devient un enjeu de tout premier plan. Comme le souligne Stefano Pivato : "des partis politiques, des mouvements d'opinion y voient très tôt un instrument permettant surtout l'adhésion des jeunes".
A partir de 1919, on peut dire que le sport devient partie-prenante des relations diplomatiques. Il s'enracine dans les stratégies politiques des Etats. Pierre et Lionel Arnaud notent dans Les premiers boycottages de l'histoire du sport : "Pour la première fois, les Etats et les gouvernements sont tentés d'utiliser le sport à des fins extra-sportives au lendemain de la première guerre mondiale. Le sport devient une vitrine de la vitalité et de la grandeur des nations et, à ce titre , est promu par les hommes politiques comme instrument de propagande". Ainsi en 1919 ont lieu les Jeux Inter-Alliés (et non pas les J.O.). Dans le début des années 20, les rencontres sportives voient s'affronter les nations ayant gagné la Grande guerre. les Allemands, leurs alliés, les pays neutres ainsi que l'URSS en sont exclus. En France, c'est le ministère des affaires étrangères qui dirige la politique sportive.
Sport et Fascisme :
Cette instrumentalisation du sport atteindra son paroxysme avec l'avènement des Etats totalitaires. Le fascisme italien a inauguré cette pratique en exploitant politiquement à outrance le football. Comme le rappelle Ignacio Ramonet, les fascistes pensaient que le football permettait de rassembler dans "un espace propice à la mise en scène, des foules considérables ; d'exercer sur celles-ci une forte pression et d'entretenir les pulsions nationalistes des masses".
Le régime fasciste a permis aux sportifs italiens de s'illustrer sur la scène internationale. Dans les années 20 et 30 , les stades fleurissent dans toute l'Italie, comme celui de Turin nommé Benito Mussolini, d'une capacité de cinquante mille places. Le point ultime sera atteint en 1934 lorsque l'Italie organisera la seconde Coupe du monde de football, avec sur l'affiche officielle un footballeur le bras tendu. Le président de la Fédération italienne de football, le général Vaccaro déclare que "le but ultime de la manifestation sera de montrer à l'univers ce qu'est l'idéal fasciste du sport".
Sport et Nazisme :
Le nazisme imitera le régime mussolinien. Très tôt déjà, Hitler avait compris l'intérêt que pouvait représenter le sport, il écrivait dans Mein kampf : "des millions de corps entraînés au sport, imprégnés d'amour pour la patrie et remplis d'esprit offensif pourraient se transformer, en l'espace de deux ans, en une armée". L'organisation des Jeux Olympiques de 1936 revient à l'Allemagne (décision prise avant la venue d'Hitler au pouvoir).
Les nazis profitent de cette occasion inespérée (dans un contexte où l'Allemagne se trouve isolée sur le plan international) pour montrer la puissance de leur idéologie. Funk, un assistant de Goebbels déclarait : "Les jeux sont une occasion de propagande qui n'a jamais connu d'équivalent dans l'histoire du monde ". Les Jeux Olympiques de Berlin furent un succès international qui a permis au régime nazi de montrer sa puissance, par l'intermédiaire des cérémonies gigantesques et des nombreuses victoires des athlètes allemands, préambule à ce que seront quelques années plus tard ses conquêtes militaires.
Le sport un moyen de reconnaissance :
La participation et à plus grande échelle l'organisation d'une manifestation sportive d'envergure internationale (Jeux Olympiques ou Coupe du monde de football) permettent à des régimes dictatoriaux et autoritaires de trouver une légitimité.
Le boycottage :
Dans son article Au service de la raison d'Etat, Xavier Delavoix note que "L'utilisation la plus symptomatique et désormais la plus répandue du sport sur la scène politique internationale, est la protestation directement orchestrée par un Etat, le boycottage". L'histoire des grandes manifestations sportives de la seconde moitié du XXème siècle est jalonnée de boycottages de nature politique et diplomatique.
Aux Jeux Olympiques de Melbourne de 1956, six pays boycottent l'événement en signe de protestation. L'Espagne, les Pays-Bas et la Suisse refusent de rencontrer les envahisseurs de la Hongrie. L'Egypte, l'Irak et le Liban dénoncent l'intervention franco-britannique à Suez. En 1980, les Etats-Unis boycottent les Jeux Olympiques organisés à Moscou. Les pays soviétiques feront de même lors des J.O. de Los Angelès en 1984. Ces deux retentissantes absences s'expliquent par le contexte de guerre froide.
L'utilisation du boycott montre que le sport n'est pas la grande fête qui rassemble les peuples. Il est bel et bien un instrument au service des Etats, voire même une arme.
Je m'arrête là, c'est une manière un peu vulgaire d'expliquer, mais j'ai du trier dans mon cours, tant celui-ci est dense.